(début de la lettre ici)

D' autres fois ils m'ont fait les yeux doux avec la bibliothèque, l'alphabétisation, j'ai même eu droit à une proposition d'animation musicale, d'atelier de travaux manuels ou d'ergothérapie. J'ai tout refusé, pas question d'émerger du lot, si tu savais comme on est traité dans les murs! non, je veux rester comme les autres parmi les autres, "dans la pâte", embarquée sur la même galère.
Par contre une fille au réfectoire m'a demandé en douce si je pourrais lui apprendre le solfège pendant nos temps de déambulation dans la cour, ça je veux bien, je marcherai à côté d'elle et je lui expliquerai, elle m'a dit qu'elle a un petit carnet, je pourrai lui dessiner des portées dessus. Autrement j'emploierai la méthode parlée tu sais et je lui taperai doucement dans la main pour le rythme en prononçant les valeurs de notes, et puis je pourrai sans doute utiliser la méthode Zoltan Kodaly pour les hauteurs de son, oui comme on fait pour les enfants qui ne sont pas encore scolarisés, je suis sûre que ça marchera. Ca je veux bien, apprendre à d'autres dans un cadre non institutionnalisé et d'égale à égale si l'on peut dire.


Le juge d'application des peines m'a proposé une activité extérieure en attendant que les procédures avancent à mon égard, il m'a dit que ça risquait d'être long en plus, vu la pénurie judiciaire en ce moment!
Ce qu'il m'a proposé c'est que je puisse aller à la piscine une matinée par semaine, on est quatre à sortir des murs, on nous amène en minibus, moi j'attends ça comme le bon dieu! trois heures dans l'eau, à la piscine, on a un moniteur qui nous fait faire des mouvements, des jeux, on peut nager pendant la leçon des autres personnes. Personne des baigneurs ne sait qui nous sommes, on peut leur parler, c'est pas interdit. Pendant trois heures on se retrouve des vrais vivantes, on se parle dans le bus, même avec le chauffeur, tu vois. On arrive à la piscine, on est attendu, on se deshabille vite fait et on met nos maillots une pièce, on se douche, elle est vachement bonne l'eau, on peut rester quelques minutes comme ça à se faire arroser, tu peux pas savoir comme c'est bon. Il y a une grande glace, parfois je me regarde, pour voir si je ressemble toujours à une femme! belle? oh non, ça, non mais j'essaye de sourire, de remonter mes cheveux, de lisser mes poches sous les yeux.
Ca fait du bien de nager, mes membres reprennent forme, même si c'est qu'une fois par semaine, je commence à avoir des muscles, ma peau est plus douce, la javelle décolore mes tifs et presque je serais blonde! ça me fait rigoler!
Le moniteur va bientôt organiser des compétitions avec les différentes quadrettes qui viennent en semaine, il me tarde!


Quand on repart, c'est toujours à la dernière minute, on se fait tirer l'oreille pour aller aux vestiaires, on se sèche même pas, on remet nos fringues sur la peau mouillée, tant pis! parfois on a le temps de se faire un champooing. On est crevé au retour, les jambes presque en coton, l'envie de dormir, tout est détendu, des poupées de chiffon!
C'est vrai c'est une super bonne idée, pendant trois heures on se croit presque comme tout le monde! c'est un peu dur de retrouver les murs, le bruit du réfectoire, les couloirs et celles qui ont pas le droit de sortir. Mais ça non, j'y renoncerai pas, pour le reste je suis comme toutes les autres, mais pour ce qui est de nager!
Voilà, tu sais pourquoi je tiens le coup.


Dis bonjour à tout le monde chez nous, et dis-moi au plus vite quand ils auront la permission de venir et de me parler. Vous me manquez tous. Dis à "qui tu sais" que je l'embrasse très très fort et que je pense à lui tout le temps. Dis-lui que j'ai rien à me reprocher et que je tiendrai pour le retrouver. Dis-lui que je l'aime, que je suis fière de lui. Dis-lui qu'il en fasse pas de trop, ça suffit que je sois là moi.
Dis-lui que je pense à mon retour. Dis-lui que notre vie n'est pas finie, dis-lui qu'il garde espoir. Dis-lui qu'il se mette au plus vite en contact avec l'avocat pour qu'il voie et que vous voyiez tous ce qu'il est possible de faire, et puis l'assistante sociale. Dis-lui qu'il aille voir mes parents tous les jours, c'est important.

Je te laisse, j'ai écrit à toute vitesse, comme un chat, mais voilà je suis tranquille d'avoir pu dire un peu, je sais que tu vas lire, faire les commissions aux autres.
J'attends

Hazzel

 

KNTHMH (chemin de la mandragore 4 - extrait - suite de la lettre précédente)

 

 

Le prologue de l'histoire a commencé ici