je suis une belle qui n'a qu'un oeil mais qui s'en sert pour loucher
qui n'a qu'une dent mais qui se débrouille à la faire grincer
qui n'a qu'un sein, mais il est si doux que ça vaut pour deux
qui n'a qu'un seul cheveu, c'est plus facile pour se peigner, mais plus long à déméler, il mesure 3 kilomètres
qui n'a qu'une taille mais XXL, comme ça, on peut mettre un temps infini à en faire le tour
qu'une larme mais aussi vaste que la mer
et qu'un immense sourire d'ogresse, c'est pour mieux te bouffer mon enfant!
après tu pourras plus penser à rien quand tu seras dans mon petit stomac

La vieille grand-mère à la peau toute ridée se trouvait sur un banc dans un parc, la nuit était tombée, et il n'y avait personne sur le banc avec elle, et elle se disait que moche, laide et vilaine comme elle était, et puis vieille, âgée, plus que mûre et vraiment blette, elle aurait plus jamais l'occase de connaître le grand amour, les grands frissons, alors elle se morfondait en caressant distraitement son chat dénommé DON JOVANI, c'est alors qu'un jeune inconnu s'approcha timidement d'elle et du banc et du chat, de dos à la lune qui donnait au ciel noir une opalescence verdâtre. Le jeune homme la prit sans doute pour une femme encore jeune et peut-être désirable, parce qu'il n'y voyait guère, et que le seul cheveu de trois kilomètres brillait comme de l'or argenté, tout entouré autour de sa tête édentée. Il lui parla avec douceur et elle se dit que sa vie n'était peut-être pas finie! plus il lui parlait et plus elle rajeunissait, chaque mot un an de moins, bientôt, elle se sentit atteindre 20 ans et elle se boucha les oreilles pour qu'il n'y ait pas de risque de détournement de mineure aux mots suivants.
Le jeune homme se rapprocha d'elle, vint s'asseoir sur le banc, timidement, puis il s'enhardit à lui passer le bras autour du cou, et à attirer sa tête contre son épaule, détendue, elle relacha la pression que ses doigts exerçaient contre ses tympans, et c'est alors qu'elle entendit d'autres mots, elle se mit à rajeunir, rajeunir, tant et tant qu' elle ne fut qu'une toute petite fille, contre l'épaule d'un adolescent, et que ses bas de contention qui n'avaient pas eu le temps de se muer en chaussettes, dégringolèrent le long de ses jambes en boudinant et tournicotant.
Elle éclata de rire, et elle dit à son compagnon: "tu te rappelles quand on était parti un soir, en sautant la porte du jardin tout au bout, après les framboisiers, les cerisiers, les noyers, les figuiers, tu m'avais prise par la main sur la terrasse et dit: si on s'en allait très loin, pour refaire une autre vie, il fait si bon, l'air est si léger, les chèvre-feuilles embaument, c'est grisant! viens, on va courir, jusqu'à n'en plus pouvoir, personne ne nous retrouvera, de l'autre côté de la rivière, c'est le bout du monde!  Tu te souviens, tu m'avais aidée à sauter, et j'avais déchiré ma belle robe turquoise au clou qui dépassait du haut de la porte en bois moitié vermoulue, j'avais entendu un craquement, c'était le tissu qui s'ouvrait, en me recevant sur l'herbe, je m'étais légèrement blessée, et de grosses gouttes grenat perlaient sur mon bras droit. J'avais ôté mes sandales, et l'herbe était fraîche à mes pieds, j'avais jeté un coup d'oeil au grand arbre de Judée, là-haut sur la terrasse, avec ses grappes roses, c'est vrai qu'il me manquerait! et puis mes sandales dans une main, ta main dans l'autre mienne, nous avons couru, couru en direction du couchant. On a dévalé la colline, on a pris le chemin blanc du déversoir, on est arrivé au moulin, il y avait peu d'eau, on a traversé la digue. Il n'y avait personne dans le vieux bâtiment, on avait peur soudain, l'ombre était inquiétante, je n'avais rien pour couvrir mes épaules et je sentais l'humidité me glacer. On n'avait rien emporté à manger non plus, pas très malin pour une escapade sans retour. On a fait le tour des bâtiments en marchant comme sur des oeufs, on est entré pour découvrir les machines, l'appareillage, c'était à l'abandon depuis fort longtemps déjà. Les murs portaient la trace des différentes crues hivernales, la vase recouvrait  le sol et les débris qui le jonchaient. Des flaques d'eau stagnantes exhalaient une puanteur fade.
Le bout du monde! tu t'en souviens?
Premier baiser, tu m'as mis l'index sur la bouche avant d'y substituer tes lèvres chaudes, ta langue tiède.
Je vais te manger toute!
Mais quelle idée!
Heureusement qu'il y a ces bons souvenirs, tu ne crois pas? Heureusement qu'on s'est follement aimé! Cueillir le temps!"

La petite fille riait malicieusement face à son compagnon qui n'y comprenait rien, rien de rien!
Il ne savait pas où était le bout du monde, et il regrettait de ne pas pouvoir évoquer le bleu turquoise de la robe, fendue, déchirée, qui auraient laissé entrevoir les longues jambes délicatement rosées de son amie. Et le déversoir, qu'est-ce que ça pouvait bien être?
ah rencontrer des gens vrais qui vous feraient rêver!
paradoxes, paradoxes!
je ne me soucie pas d'être logique qu'elle disait...

ben oui!

 

Hazzel (journal de prison)




KNTHMH