Imaginez un être très âgé qui depuis 5 années

 ne peut plus se déplacer

 ne peut plus se suffire

 ne peut effectuer ses fonctions d'élimination

il a réappri à manger en tenant sa cuillère et à déglutir, donc on tente de lui donner quatre repas, le petit dèj, le dîner, le goûter, le souper

ceux qui sont de "corvée" pour le nourrir redoutent ces moments de confrontation et d'opposition

 

il est diabétique, et a une blessure qui, malgré des soins quotidiens, devient une gangrène qui dévore l'un de ses membres

il est atteint en outre d'un cancer qui le ronge lentement, très lentement et qu'on ne peut soigner

 

il est alzheimer

il est inopérable

 

il est materné par des aides soignantes et infirmières matin, après-midi et soir

médications, piqûres, cérémonie de la mise sur la chaise garde-robe, lavements si nécessaire, toilette à la cuvette et au gant, soins des plaies et escarres, habillage, deshabillage, langeage

il est placé du lit au fauteuil et du fauteuil au lit

autrefois il arrivait à aider au transfert, mais depuis quelques semaines, il est gruté

 

sa seule et principale occupation: regarder des reportages à la télé (sur la 5 et la 7)

rarement il accepte d'être placé devant son piano et d'en jouer malhabillement

ou de tenter de se réapproprier l'écriture en traçant des lettres et des mots sur des bouts de  papier toilette

 

il allait en promenade une fois par semaine le dimanche en fauteuil roulant parce que moins de personnes interviennent sur le week-end et qu'il y a un "créneau" d'environ 1h 30 pour les sortir, lui et sa femme, malade elle aussi, et très âgée.

 

 

Il ne comprend pas pourquoi il est en vie

il ne comprend pas toujours de qui il est entouré

 

il est passé par des phases de révolte, de violence, de désespoir

 

par force il est rentré dans celle de résignation

depuis plus deux semaines, on n'arrive plus à endiguer l'infection, les infections

depuis plus d'une semaine il ne prend plus de nourriture ni de boisson

on ne le garde qu'au lit, on veille à ce qu'il ne souffre pas, la nature fait son oeuvre, il va s'éteindre lentement

c'est une torture permanente (que d'être en vie depuis 5 ans dans ces conditions qui sont cependant très douces et respectueuses, très entouré et parmis les siens)

et une agonie qui n'en finit pas sous les yeux de la famille proche attentive et navrée

 

pourvu qu'il ne souffre pas trop, sinon il sera transporté immédiatement en milieu hospitalier pour n'en plus revenir

 

sa femme est courageuse mais fatiguée, tant d'années dans ce "bain"!

 

les aidants de toutes natures: ses enfants, le personnel médical et les auxilliaires de vie, tous ont compris

c'est le palier palliatif

tous essayent d'afficher un beau courage et une belle unité

mais c'est dur pour tous!

 

même avec tout ce qu'ils ont vu et savent déjà de la vie

même avec tous les cours et les pratiques qui les ont rendus familiers de ce cas de figure

 

chacun est renvoyé avec effroi à sa propre image, à sa propre fin en perspective

pourvu que dans quelques décennies plus ou moins proches, ils ne soient pas confrontés et condamnés à une fin personnelle semblable, que personne souhaiterait à son pire ennemi!

 

vieillir, le mot ou la sentence est terrible, inhumaine!

dans de telles conditions! et obliger l'entourage à devenir dévot, captif pendant des années!

 

à ceux qui ont des choses à reprocher à ce parent, il ne viendrait pas l'idée d'en faire le décompte pour présenter leur note, tellement cette fin est difficile et misérable et pitoyable!

même les plus durs s'attendrissent, s'émeuvent devant cette déchéance totale qui entraine avec elle femme et enfants (dont aucun d'eux n'est évidemment d'un tendre âge!)

 

et le plus difficile pour les aidants, c'est de se dire que lorsque cet homme aura fermé les yeux, le voyage sera loin d'être terminé, car l'épouse de cet homme, bien handicapée et dépendante, est cependant plus jeune que lui, une autre longue dégringolade aux enfers se prépare (elle est déjà d'ailleurs bien entamée!)

 

parfois on arrête de penser, comme si on était en panne de cerveau ou de neurone!

on se "protège", on "ferme boutique", on "tire le rideau"

mais la réalité et les responsabilités nous rattrapent, on se sent impuissant, écrasé, révolté!