L'autre jour quand j'étais au cinéma, par hasard et sans faire exprès du tout, me suis retrouvée assise à côté d'un ancien camarade de classe. Ce ne serait pas moi qui l'aurais reconnu! Mais c'est lui au bout d'un moment, avant que la séance ne commence, il me dit: "C'est toi la petite K? Tu n'as pas changé!"
Ca alors, quelqu'un qui connait mon nom! Alors à part un détective ou un espion, mais il ne m'aurait pas abordé ainsi, d'autant plus qu'il portait un imper façon Colombo! ça devait bien être un copain de classe, mais laquelle et où?
Je tourne vers lui mes yeux bleus candides et je lui dis: "Ben moi je me souviens pas trop de toi, tu as peut-être changé?"
Certainement d'ailleurs, vu la corpulence, à l'école il ne devait pas être ainsi, sûr de sûr!
"Tu te souviens de l'instit? Ce grand sec nerveux de Torquemada?"
-"Si je me souviens! Tous les matins il donnait une raclée à l'un de ses quatre cancres préférés, à coup de trique!
-Oui, maintenant, il serait révoqué, viré! Tu savais qu'il était alcolo?
-Oui je savais, sa violence, et puis il terrorisait ses filles et sa femme, oui je savais.
On l'a eu juste un an, ensuite, je ne sais pas ce qu'il est devenu.
-Tu étais ma voisine de pupitre.
-Ah oui, je me souviens maintenant, oui, excuse-moi, j'ai des troubles de mémoire, je ne me rappelle pas de tout! mais oui, alors c'était toi mon voisin? Tu as changé, oui, je l'avoue!
Mais moi non, je suis restée toujours aussi petite, et enfant, tu as raison, je n'ai pas changé!
-Tu étais très mignone, facile de tomber amoureux! et puis gentille, je pouvais copier tous tes devoirs.
-En fait je les faisais en double, un pour moi, et une autre version pour mes voisins, à cause de l'accusation de "copie" possible, je faisais double copyrigth, le mien propre, et celui destiné au public, licence 2, 0, paternité, pas de profits commerciaux, pas de changements ou d'adaptation, aucun danger je crois, vous recopiez texte intégral tout ce que je mettais!
-Toujours gentille, déjà bête à Bon Dieu! Sage...
-Quoi? coccinelle? et...Sage, moi? mais je passais mon temps en punition derrière le tableau ou à la porte, et je filais droit aux WC pour que le dirlo croie que j'allais aux toilettes, sinon, c'était la raclée assurée! et puis les retenues: les récrés immobile avec un livre sur la tête, et le soir, les verbes à conjuguer à tous les temps et tous les modes pendant une heure!
-Je ne me souviens pas, non, je te revois comme une élève modèle!
-Modèle? Il n'y tenait pas Torquemada à ce que je serve de modèle à quiconque: il ne savait plus quoi faire du nombre de mes zéros de conduite car je devais en avoir 40 sur 10 chaque mois, et passé 10 zéros, ça ne signifiait plus rien! alors d'après lui je devais avoir bien sûr 0 de conduite sur 10, et pour prendre en compte les 30 autres zéros, rétablir sa haute justice, et  produire un exemple disuasif, il m'enlevait des points à toutes les autres matières!
Ma mère, elle faisait chaque soir le calcul de mes résultats en français, maths, géo, histoire, biolo, musique et dessin et voilà que ça ne cadrait pas du tout lorsqu'arrivait le bulletin de notes! elle était allée le trouver un soir que je faisais seule, en retenue dans la classe, ma énième punition de verbes après l'heure de sortie, et elle lui avait demandé des comptes. Il lui avait tout bonnement expliqué comment et pourquoi il avait concocté son savant calcul. Ma mère s'était fâchée, oh pas contre moi! elle lui avait dit que si malgré toutes les pitreries que je faisais, malgré toutes les punitions que je performais quotidiennement, malgré toutes les relégations derrière les tableaux, les stations derrière la porte ou au WC, les points qu'il m'enlevait sur chaque matière j'arrivais à avoir des résultats supérieurs à la moyenne, c'est alors que j'étais un génie, et que je méritais au moins mes véritables notes, sans qu'on les baisse, et que si son système de zéro n'était pas assez significatif envers moi, qu'il en change, mais qu'il ne rabaisse pas mes résultats. Et qu'il cesse de me garder chaque soir après la classe, parce que mes conjugaisons, je les savais amplement!
De ça je m'en rappelle, tu vois.
-Ah bon!"

A la sortie on a encore bavardé un moment: et qu'est-ce que tu as fait comme boulot, et est-ce que tu as des enfants, et est-ce que tu as encore un conjoint, et où est-ce que tu habites.
Partage d'expériences plus ou moins heureuses de vie d'adultes, de certaines mésaventures.
Je lui disais qu'à une époque j'avais hébergé un jeune homme étranger qui effectuait sa formation continue dans notre région, et que ça avait fait jaser un peu, oh pas au village où tout le monde savait qu'il était amoureux d'une jeune beauté du lieu qu'il fréquentait avec assiduité, mais ailleurs, dans d'autres milieux plus lointains où j'accomplissais des travaux bénévoles, parce que "ça ne se fait pas!", on clame des grands principes, mais on regarde de travers ceux qui les appliquent!
Il me regarde et me dit: "tout à ton honneur, c'est bon d'être une femme désirable!"

Personnellement, je ne le voyais pas comme ça, je n'avais pas été honorée à l'époque, pas du tout!
"Etre une femme désirable, c'est un honneur!"

Bon, je me tais! que lui dire? Que mon seul désir à présent serait de moins souffrir, de pouvoir être à nouveau la petite chèvre têtue qu'il avait connue et méconnue d'ailleurs lorsque nous souffrions tous sous la ferrule de maître Torquemada.? il y a si longtemps déjà!celle qui riait de tout, qui se riait des coups, des coups de triques, de nerf de boeuf, de martinet, de larges pognes qui s'abattaient sur elle le soir, au retour de classe; celle qui courait comme une folle à travers prés, celle qui chantait comme un rossignol, celle qui tendait son corps nu au soleil "prends! prends et donne!", celle qui sentait toutes les sèves gorgées de vie bouillonner puissamment en elle et les parfums de jasmins ou de chèvrefeuille la saoûler, l'étourdir...

On s'embrasse en partant "tu as de bonnes joues!" me fait-il
de bonnes joues, appétissantes et fraîches à souhait, j'en avais alors, et je ne crois pas que je les lui ai données à embrasser à l'époque! Seuls mes "fiancés" avaient ce droit, celui de m'embrasser secrêtement, de temps en temps! oui, j'avais deux fiancés! Lui n'était que mon voisin de pupitre, celui qui partageait le même encrier que moi, les pâtés de grumeaux de bouillie violette au bout de nos plumes sergent-major, les remontrances du maître pour nos pages quadrillées constellées de postillons améthystes, ses félicitations pour nos exercices et devoirs-cousins-germains, mes rires, mes sourires, l'éclair bleu de mes yeux malicieux, les tremblements que j'imprimais sans cesse à la structure métallique de notre banc où, galériens enchainés, nous ramions comme des brutes, esclaves de cette colonnie pénitenciaire qui nous avait abrités et formés!

Fleurdatlas, le 28 janvier 2008