A la mémoire de Flo (3) Flo ou la vie mangée
En mémoire de flo, décédée il y a à présent presque un mois, j'ai eu le besoin impérieux d'écrire son histoire de petite bonne femme courageuse "mangée" par la vie, par les siens, et voici le début de son histoire tel qu'il s'est "imposé" à moi alors que je venais d'avoir la confirmation de sa disparition
Elle s'appelait Flo (Florence) parce que ses parents auraient bien voulu avoir les moyens de se payer le voyage en Italie pour leurs noces.
Ils l'avaient élevée au mileu des vignes, métayers, puis fermiers d'une propriété en Entre-deux-mers. Elle avait fait tous les travaux saisonniers, d'abord en suivant les ouvriers entre les rangs, arrachage, paillage, décavaillonage, labourage, désherbage, élagages, plantation, taille, épamprage, palissage, rognage, échardage, effeuillage, traitements à la bouillie bordelaise; puis se mélant aux vendangeurs en septembre-octobre. Elle n'était pas la dernière à trinquer et danser au pampaillou, à la fin des vendanges. C'est d'ailleurs là, au bal des vendanges, qu'elle avait connu son premier mari, un puisatier, qui s'était rapproché d'elle lorsqu'elle vibrait frénétiquement sur de la techno. Elle aimait la vie et ça suintait par tous les pores de sa peau dorée, dorée par le soleil et par ses origines, de l'autre côté de la Méditerannée.
Ca se lisait dans ses yeux noirs, pétillants, dans les courbes généreuses de son corps en mouvement, et le puisatier, sevré de femmes depuis des mois l'avait trouvé belle, ennivrante. Il l'avait saisi dans ses bras solides et lui avait simplement demandé: "Voulez-vous m'épouser?"
Sa voix chaude l'avait enveloppée comme d'un manteau de plumes tièdes et elle n'avait pas résisté. Il l'avait alors entrainée à l'écart, lui racontant sa vie par bribes, entre slows et tangos, valses et passos. Une vie rude de solitaire à la tête d'une équipe d'hommes, perdus dans le désert pendant des mois chaque année. Il lui avait raconté qu'il gagnait beaucoup et qu'il pourrait faire d'elle une reine. Et elle l'avait cru!
Douze mois après, on célébrait leur mariage à la propriété, au retour de l'équipe de puisatiers, pendant le pampaillou.
Tous les journaliers étaient invités et avaient porté un toast à leur santé et à leur longue vie d'époux.
Flo était restée à la propriété, d'autant plus qu'elle était enceinte et que son mari s'en était allé avec l'équipe creuser ailleurs. Elle continuait le travail comme si de rien n'était, juste qu'elle avait une alliance au doigt, une belle alliance en or massif avec un minuscule diamant au centre, et qu'elle devait l'enlever pour ne pas l'abimer et ne rien risquer lorsqu'elle faisait la taille. Parce qu'elle changeait simplement le sécateur de côté lorsque la main droite lui brûlait trop.
Elle était faite pour être mère et pour enfanter, le jour où elle fut à son terme, elle était encore aux vignes, elle humait l'odeur qui se dégageait des rangs cuits par le soleil, elle caressait les feuilles, elle embrassait le domaine du regard, elle tapotait doucement son ventre, oui, mon petit, tu viens! Elle avait emporté dans son sac à dos un baudrier et une sangle, une grande serviette éponge, une bouteille de Vittel, une de gnole, et un grand canif, on ne sait jamais!
Le soleil cognait dur, elle s'essuyait le front, les yeux, soudain elle eut l'impression de voir trouble, elle se cambra et mit les mains sur ses reins, elle sentit alors un liquide lui couler le long des cuisses puis des mollets. Elle se frictionna le bas de la colonne vertébrale, prit une goulée d'air très profonde et retint sa respiration pour filer tout droit au bout du rang, à plusieurs centaines de mètres de là. Sans perdre de temps, elle ôta sa jupe, elle ouvrit son sac, en sortit son matériel, but deux gorgées d'eau et une d'alcool. Elle frotta la lame du couteau à l'eau de vie, fixa la sangle à l'arbre et par un mousqueton au dos de son baudrier intégral, spécialement étudié pour qu'elle n'ait aucune gène autour de la taille (elle était championne de macramé au collège), elle régla la course de la sangle pour qu'elle la maintienne à l'extrémité du rang de vigne, là où la zone herbue reprend ses droits, cueillit une brassée de feuilles de vigne qu'elle déposa, serrées, contre terre, dans la dépression qui existe entre les deux rangs, écarta les jambes au-dessus de ce creux tapissé, elle s'arquebouta, les mains bien plantées au sol, elle se mit à haleter et à pousser, pousser. Elle était abritée par le feuillage léger du pêcher dont elle voyait s'arrondir les fruits, ces fruits blancs à la pulpe si délicate et juteuse qui fondaient dans sa bouche et lui donnaient un plaisir inégalé lorsqu'elle les cueillait à même l'arbre pour les savourer. C'était ça, le jus de pêche qui coule dans sa gorge, suave et sucré, bon de le sentir, allez pousse! pousse encore, le bassin se disloque, hurle, tu as mal, pousse, mais pousse! Allonge ton dos doucement sur l'herbe naissante et ramène tes bras vers ton entre-jambe, allez, courage, aide le passage et cueille le fruit tout gluant. Ramène-le sur ton ventre, doucement, reprends souffle, oui, ris, pleure, vas-y! Ca y est, il est né! Ah ben ça alors c'est une fille! Tu l'appèleras Myriam! Repose-toi deux minutes, elle est belle comme son père et solide comme sa mère! ses yeux seront noirs, tu le sais, tu le sens! et quelles ravages dans les coeurs des garçons! oui une belle petite!
Elle prit la serviette et épongea sa fille, sa Myriam, sa première née, doucement, elle lécha et embrassa son visage, elle observait ce petit nez si bien dessiné, un peu diaphane, ses petites lèvres charnues, la peau n'était pas trop rouge, l'enfant n'avait pas souffert, il avait juste grogné pour aspirer l'air, finie la vie amphibienne! bonjour le jour et la terre ferme! Il gardait les yeux clos! Bon sang, cette lumière crue du pic du soleil! Il n'avait pas froid, sûr, il faisait au moins 37 à l'ombre! Elle dégrafa dans son dos la sangle, pendant le travail, elle avait bien tenu, tout s'était bien passé! Elle renversa sa tête et la posa sur le sol, ferma les yeux quelques instants, puis saisit le couteau effilé et pliant le cordon comme elle l'eut fait d'une corde, elle le trancha d'un mouvement vif, le pinça et fit un noeud serré proche de la peau de son bébé. Elle gardait les jambes ouvertes, et massait d'une main son ventre tandis que de l'autre bras, elle tenait son nouveau né sur sa poitrine, abritant sa tête pour lui éviter le feu de rayons que le feuillage du fruitier accueillant filtraient faiblement. Quand elle eut expulsé le placenta, elle laissa couler un filet d'eau pour se nettoyer, elle déposa son enfant sur la serviette, se releva, jetta de la terre sur les traces et restes naturels de cet acouchement, en raclant le sol comme le font les chats pour recouvrir leurs excréments.
Elle rajusta sa jupe et s'alongea à côté de sa fille, elle ôta son baudrier et son T-shirt et pinça le bout de ses seins énormes, en fit suer quelques perles de colostrom, ramena sa fille vers elle et lui mit l'un des têtons dans la bouche, la petite ouvrit et ferma ses lèvres plusieurs fois puis aspira fortement, ce qui fit crier Flo de surprise et de douleur, puis elle rit, boit ma fille, boit, puise, c'est la vie, à sa source, boit ma belle, demain tu seras plus forte! Un sein, puis l'autre. Après la têtée, Flo versa quelques gouttes d'eau de vie sur les têtons, sur les lèvres de sa fille: "Je te baptise Myriam, au nom de tes ancêtres et de ma foi, au nom du Christ le Vivant!"
Elle enveloppa la nouvelle baptisée dans la serviette blanche filigranée de sang, la leva vers le soleil: "Bienvenue Myriam! Que ta vie soit belle et riche d'amour! Que Dieu te garde et que tu fasses la joie de ceux qui vivront avec toi, que le seigneur bénisse d'âge en âge toutes les générations qui naîtront de toi."
Flo rapprocha son campement du pied de l'arbre et serrée contre le fruit de ses entrailles, s'endormit quelques temps.
Les cris de son enfant l'éveillèrent, elle se redressa, le déposa quelques instant à terre pour refaire le paquetage de son sac à dos, but quelques gorgées d'eau et une d'alcool, et d'un pas qu'elle voulait ferme rentra vers la demeure familiale. On va écrire à ton papa qu'il a une bien jolie petite fille!
(à suivre)
KNTHMH 26 février 08 15h 20
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