Flo était née en 68, juste avant les évènements, à la maternité du village. Une naissance sans problème. L'exploitation vivrière fonctionnait en autharcie ce qui la mettait à l'abri des conséquences de grèves générales ou de changements politiques. Dans les rangs de vigne, il n'y avait ni pavé, ni plage, et tout ce qui n'était pas interdit était permis et vice et versa, il y eut peu de remous et d'émotion dans ce contexte. L'aïeul commenta les faits à sa façon: "Il y a de l'eau dans le gaz!" lacha-t-il devant les actualités montrant l'occupation des facs par les étudiants, et "Le grand pendu s'en va!" à l'annonce de la décision de De Gaule après le référendum. Entre temps personne n'avait chômé à la métaierie. Et le changement de gouvernement ne changea rien aux rites et rythmes vinicoles. Flo grandit avec les garnements du village, elle sut très vite tout ce qu'il fallait savoir au sujet de l'amour et de la vie, elle suivit ses copains d'école au CES puis au lycée, elle tutoya ses instits puis ses profs, expérimenta autogestion, coopération, participation, autodiscipline, tiers-temps pédagogique sans surprise. Ses lectures préférées étaient Montaigne, La Fontaine, Molière, Voltaire, Rousseau, Mariveau, Marx. Elle vivait une religion naturelle et très proche de son terroir, fortement teintée de christianisme, une philosophie soeur du boudhisme, sans jamais s'être demandé si les deux pouvaient coexister. Elle avait eu son brevet, et après avoir raté son bac, de peu, n'avait pas récidivé, il y avait assez de travail à l'exploitation, son bonheur, c'était l'élevage de la vigne et la vinification, le travail rude parmi les ouvriers, les grandes tablées le soir après le travail, ou les dimanches de fête, les rires et les chants sous la tonnelle, et, selon la saison, les grandes rasades de vin nouveau à la veillée devant le cantou ou de vin vieux au pic du soleil entre les rangs de vigne. C'était ça la vie, sa vie.
Elle aimait aussi quand l'Aïeule lui parlait d'autrefois, quand elle habitait de l'autre côté de la Méditerrannée, avant que le "grand pendu" ne brouille les cartes. L'aïeule qui était née au bout d'un rang de fruitiers dans la Mitija, aussi naturellement que sa Myriam. un jour, Flo amènerait ses enfants dans ce beau pays qu'elle ne connaissait pas, mais dont elle rêvait comme d'un paradis perdu.

Le retour de Flo, un bébé empaqueté dans un grande serviette éponge ne passa pas inaperçu! La mère lachant un saladier de haricots verts qu'elle préparait sur la terrasse pour le souper se mit à hurler en levant les bras au ciel:
-Aïe yayayayaïe! Mais qu'est-ce que tu nous a fait là? Mais comment tu as fait?
-Eh, comme toutes les mères, en poussant! répondit Flo le plus simplement du monde, ça frisait l'insolence!
-Fais voir ce bébé!
-Myriam, pas bébé, Myriam, c'est comme ça que je l'appelle.

La mère avait défait le paquet, regardé l'enfant sous toutes les coutures pour voir si rien ne manquait.
-Pas à dire, c'est une jolie fille, et tu t'es bien débrouillé pour le cordon!
Regarde Gaston, regarde, tu as une petite fille!
Elle riait, elle pleurait, elle était allée l'apporter en vitesse à l'atelier où son mari réparait le tracteur.

-On a failli avoir besoin des urgences! grogna le père en mitrayant Flo du regard.
-Bah, puisque tout s'est bien passé, pas la peine d'en faire toute une histoire!
-Le baptême c'est pour quand? avait demandé l'aïeule qui s'était approchée en claudiquant
-J'ai fait ce qu'il fallait, répondit Flo en lui souriant, elle est protégée, mais il n'y aura pas de cérémonie religieuse, j'en avais discuté avec son père, pendant la préparation au mariage: il veut que tous nos enfants choisissent leur religion à l'âge de raison, et je respecterai son voeu, je leur parlerai de Jésus pendant les veillées et je leur raconterai la vie de Sidartha et celle de Mahomet.
-Ah bien ça alors! rugit le père en frappant de toutes ses forces sur son étau, en voilà de drôles d'idées, c'est la faute à mai 68 des choses pareilles, incroyable! faut mieux entendre ça que d'être sourd!

Flo avair rigolé et elle avait donné Myriam à l'aïeule pour qu'elle l'examine, qu'elle la soupèse et qu'elle l'ondoie de sa bénédiction. C'était vraiment un beau bébé, bien formé, calme. Et l'aïeule félicita Flo:
-C'est bien, tu es vaillante, elle le sera aussi, tu verras, les chiens font pas des chats!
Je te la garderai quand tu seras aux vignes, je la bercerai, je lui apprendrai le valencien, c'est ma première langue, je lui apprendrai l'arabe aussi, si tu veux.
-T'en fais pas, je ne la quitterai pas beaucoup, j'ai préparé une petite nacelle pour la porter dans mon dos comme les africaines, et je pourrai la faire têter à la demande. Je te la laisserai aux vendanges, ça c'est sûr, elle sera déjà un peu plus grande, et on pourra espacer les têtées.


Ainsi avait fait Flo. La complicité mère-fille était totale, Myriam dormait dans le dos de sa mère ou suçait son pouce, ses yeux grand ouverts sur la nature en fleurs et en fruits, le doux rayonnement de la chair maternelle toute proche la plongeait dans un état de ravissement permanent. Lorsqu'elle s'agitait légèrement, Flo savait que sa fille avait faim, elle la ramenait sur sa poitrine et lui donnait le sein. Myriam était très goulue, elle tirait très fort pour engloutir le lait, c'était un plaisir de la voir faire et Flo, malgré les souffrances que cette aspiration violente lui procuraient, s'en réjouissait. Tête fort ma fille, un fort caractère c'est juste ce qu'il faut pour cultiver les vignes!

Fleurdatlas, 8 mars 08

(à suivre)