On me dit: comment est-ce possible? comment peut-on en arriver là?

Comment, pourquoi, qui?

Franxa a vécu des situations qu'elle ne comprenait pas au début, elle les vivait par bribes, avait parfois des explications, était sauvée par son enthousiasme et le "gong", la chance! et prise en pitié ou en amitié par quelques collègues, étrangères aux lieux et aux intrigues.
Puis on l'envoyait souvent remplacer des collègues qui ne tenaient pas le coup. En prenant leur place, elle arrivait en des lieux déchirés, tentait de s'intégrer au sein d'équipes divisées, et manoeuvrières. Elle voulait rester en dehors des "histoires", mais plus elle restait longtemps sur les postes, plus elle était obligée de s'impliquer, et plus elle se rendait compte de tout ce qui se passait. Elle comprenait pourquoi les personnes qu'elle remplaçait étaient tombées malades, elle bénéficiait ensuite souvent  elle-même des suites des traitements infligés à ceux dont elle assurait le service, en leur lieu et place. Elle avait le goût de l'enseignement et le don de la pédagogie audacieuse, elle dérangeait par ses manières de remettre rapidement les élèves à niveau, de calmer les plus violents, on se mit à la craindre, à la suspecter, à la jalouser, à redouter tout ce qu'elle connaissait sur chacun, partout. Elle fut le témoin de pratiques qui conduisirent certains de ses collègues au désespoir et au suicide. Elle décela très vite ce qui pouvait être tenté également à son encontre, elle désamorçait toutes les "bombes", tout en continuant son travail auprès des enfants. Comme on ne pouvait l'abattre, on y mit le paquet. On lui fabriqua un piège à sa taille qui conjugait plusieurs moyens (pourquoi lésigner?) elle tenta de désamorcer un par un les mécanismes, mais lorsqu'elle comprit TOUT ce qu'on voulait lui mettre sur le dos, au moment où on voulait lui porter le coup fatal, elle n'entra pas en conflit ouvert, mais dans l'ombre, en résistance!

Résister et survivre

Aussitôt après cet ultime effort, elle voulut mettre fin à ses jours tellement elle était perclue de souffrances et physiques et morales, et effrayée de voir jusqu'où peut aller l'abjection humaine, la trahison sans scrupule, l'ambition démesurée de certains.

Elle fut mise en traitement. Long, pour overburnig et dépression sévère, on admit qu'elle avait été harcelée, on en tint compte pendant quelques mois, puis on voulut l'oublier et le nier. Ce qu'elle vit par ailleurs et apprit par la suite ne lui remonta jamais le moral! Le piège prêt à se refermer sur elle était formaté, un prototype de piège avait déjà servi contre une autre qui avait disparu: suicide? fugue sans retour? on ne sait encore à l'heure actuelle ce qu'elle est devenue! La nouvelle moûture revue, stylisée, servit dans les mois qui suivirent pour plusieurs de ses collègues, hommes en particulier. Chaque fois qu'elle apprenait qu'un de plus était piégé, et avec combien de souffrance, de déshonneur, sans être soutenu ou défendu par personne, elle-même ne pouvant donner aucun réconfort, manifester aucun soutien, car surveillée, et astreinte à l'obligation de réserve, elle replongeait dans la déprime sévère!

Craquer?

Quand Franxa arriva sur son premier poste, on l'éprouva et on l'observa: quand est-ce qu'elle craquerait? c'était une question de jours, tout au plus de semaines!
Mais elle ne craqua pas! A cette époque les instits avaient le droit au logement, c'était un droit et un avantage en nature, de plus leur paye étant vraiment peu conséquente, surtout lorsqu'ils débutaient. On leur devait un logement en bon état, au minimum comportant un appareillage propre à produire de la chaleur et de l'eau chaude! On lui proposa une pièce sans chauffage ni electricité dans un logement désaffecté! Franxa dût payer l'ouverture d'un compteur d'électricité, un montant fixe important quel que soit le temps d'utilisation, la consommation, en sus étant bien entendu à sa charge, trois mois après elle résiliait cet abonnement, puisqu'elle s'en allait prendre un autre poste, mais la transmission de la résiliation ne fut pas enregistrée et plus d'un an après l'EDF lui envoyait toujours régulièrement des mises en demeure de payer mensualités et amendes, entre temps elle s'était mariée et vivait ailleurs, loin de là, c'est son mari qui faisait les courriers pour dénoncer cet abus, téléphonait périodiquement à EDF sans gain de cause! Des emmerdements pour rien quoi! Une occasion de se remémorer sans cesse ce poste et son contexte!

Inspection

Franxa fut inspectée lors de ce premier remplacement, on vint la voir un matin, sans la prévenir, c'était l'heure où on accueillait les enfants dans le couloir, où on les déshabillait et déchaussait: les parents les laissaient à la porte de la cour, et les instits dévêtaient les enfants qui n'y arrivaient pas seuls, la majorité d'entre eux en début d'année scolaire. 50 enfants de trois à quatre ans, dégraffer les  boutons spéciaux de cabans et cirés, kabigs et defelcoats, décoincer et descendre les fermetures éclair cassées des blousons, ôter les chaussures et les bottes à lacets aux noeuds bloqués et raidis par la boue pour enfiler les chaussons au bon pied, le passage aux toilettes avec dégraffage, puis ragraffage des pantalons, des bretelles. L'arrivée de plusieurs adultes qui n'aidèrent pas au déshabillage, mais critiquèrent ce moment inutilement perdu, destabilisa un peu ce début de journée et pourtant, cependant spécialement en raison de l'évènement, une personne de service avait été détachée et dépéchée pour accélerer le processus.
Après le déshabillage, Franxa avait prévu une leçon de motricité avec parcours puis, en continuité des leçons des jours précédents, l'élaboration d'un plan de la classe par les plus grands de la section, tandis que les plus jeunes seraient répartis en ateliers jeux, graphisme, lecture libre, modelage. L'une des personnes venue en inspection voulait que Franxa introduise plutôt un moment de conte, car le conte était sa spécialité et son "dada". Franxa essaya de négocier, ce n'était pas l'heure de cette activité, réservée alors en fin de matinée et d'après-midi, et elle avait prévu des activités intéressantes. La poire fut coupée en deux, Franxa devait "montrer" sa leçon sur le plan et la faire succéder d'un moment de conte. Hélas, la leçon sur le plan s'originait dans les exercices de parcours préalables en motricité qu'on ne lui laissa pas faire, les élèves s'agitèrent, la séquence fut perturbée par des enfants difficiles qui n'avaient pas leur content et leur quota de mouvement, alors la personne qui voulait à tout prix travailler sur le conte proposa de tester sur un groupe d'élèves une oeuvre de sa composition qu'elle débita de sa voix monocorde devant l'auditoire totalement démotivé, le bide! Franxa récolta une note très médiocre et des observations désobligeantes sur le rapport joint. L'inspection terminée, les enfants survoltés par le climat inhabituel et electrique de ce début de journée furent irrécupérables pour le reste de la matinée, ce que ne manquèrent pas de remarquer collègues, assistantes et parents!

Avancement et fin de carrière

La mauvaise note obtenue plaça Franxa d'emblée et pour 16 années en purgatoire, elle passa très lentement de 9 à 10, atteint 11 au bénéfice du nombre d'années sans inspection, jusqu'à ce qu'une inspectrice, voyant ce dont Franxa était capable, tente de relever sa note. Elle proposa 3 points supplémentaires sur lesquels 2 seulement furent légalement validés, maximum prévu et autorisé en une seule fois, sa note plafonna donc longtemps à 13 en attente d'une autre inspection. Avec des notes basses, Franxa n'obtenait ses promotions qu'à l'ancienneté, avec toutes les répercussions logiques sur son traitement et le cantonnement à des postes difficiles et éloignés de son domicile.
Les dernières années, ses plus pénibles, pour les missions qui lui furent confiées, le rôle qu'on lui demanda de jouer, les pressions et le harcelement qu'on exerça sur elle ainsi que sur d'autres de ses collègues, elle gagna cependant 5 autres points en inspections. On ne pouvait s'empécher de reconnaître l'excellence de ses pratiques, la teneur de son expérience, son sang-froid impressionnait, mais elle "génait"! La note supérieure à 18 qui couronna sa fin de carrière lui permit d'obtenir enfin sa première et seule promotion au choix et d'acceder pour quelques mois à un salaire plus décent, conforme à son expérience et sa compétence!
Elle trouva compréhension et écoute auprès du syndicat auquel elle avait adhéré dès les premières heures de son labeur, le SNI, devenu par la suite SE. C'est ainsi qu'on élabora une solution personnalisée d'accession à une retraite proportionnelle à ses années de travail.

Perspectives

Actuellement, toujours en traitements, les suicides de collègues la touchent très profondément et font bouillir en elle la colère.
L'abattoir, pourquoi et jusqu'à quand?

Fleurdatlas