Je suis de plus en plus fatiguée, est-ce ma blessure qui ne guérit pas, est-ce ce jeûne prolongé et mon immobilité forcée? j'ai des taches devant les yeux, qui absorbent la lumière dans des trous noirs et me rendent les images presque indéchiffrables. Alors j'écris pratiquement les yeux fermés pour ne pas être trop génée par ce phénomène.
Souvent je somnole dans la journée, conserver les paupières closes n'incite pas à une hyperactivité en général. Je n'ai presque plus goût à rien ces derniers jours. J'aurais vraiment envie de stopper la machine, d'abandonner, de cesser le combat et de remettre mon esprit dans les bras du "Boss", ce pourrait être le bon moment. Hazzel n'a plus envie de jouer aux héros, à quoi ça sert tout ça? Dommage que je doive partir au sein de ce sale univers de grisaille, de puanteur, de bruit, de promiscuité. J'ai pas demandé à venir là, c'est le moins qu'on puisse dire, j'aurais aimé m'extraire de ces murs pour faire mes adieux au soleil.
Ce qui me fait peine c'est d'imaginer le chagrin de celui qui m'aime et qui m'attend si patiemment, avec tant de tendresse, imaginer sa révolte, ses poings qui se serrent, les larmes qui viennent lui brûler les yeux et les jurons qui montent à sa gorge. La détresse de mes parents aussi, mon père qui ne pourra plus jamais être fier de son petit oiseau rebelle! "ah mon bel oiseau bleu!"

 

Je ferme les yeux et j'écoute, j'entends crier, appeler, geindre, je vois un endroit clos, étroit,  c'est un petit cube de béton sans ouverture sur l'extérieur, avec rien qu'une dalle de ciment que je peux dire froide, très froide. La seconde fois qu'on m'y a envoyée, j'étais paralysée, mais la surveillante pensait que je simulais une crise d'épilepsie, et elle m'avait secouée, manipulée avec rudesse, malgré les avertissements de mes deux compagnes qui tentaient de lui expliquer que c'est mon cerveau, mes neurones qui produisent ça. Elles avaient bien retenu finalement ce que je croyais leur avoir dit pour rien. Ces traitements inappropriés avaient eu pour effet d'aggraver mes lésions et je ne pouvais pratiquement plus remuer même la tête, nuque total raide. On m'avait déposée là, dans le cube, sans ménagement, à terre, sans couverture. Pour moi, c'était l'antichambre du cercueil. On m'a collé une gamelle avec un jus de bouillon et un verre à côté de la tête. J'ai mis plus d'une demi-heure pour faire en sorte que ma bouche rejoigne le verre et ensuite que ma langue trempe dans l'eau, j'ai finalement saisi le bord du verre entre mes dents et dirigé progressivement son contenu dans ma bouche et sur mon visage. Plus tard, j'ai tenté d'aspirer un peu de soupe froide depuis le bord de la gamelle, qui a fini par se renverser, alors j'ai sucé mes mèches de cheveux qui pompaient le liquide, puis léché le sol, c'était presque plus facile. Le toubib qui passait pour voir comment ça allait n'a rien compris, je lui ai cité le nom de ma maladie et l'ai supplié de bien vouloir se renseigner sur le net par exemple à ce sujet et d'appliquer les consignes que je lui décrivais et celles qu'il trouverait sur le site dont je lui ai indiquais l'url, car c'étaient celles qui me permettraient de ne pas voir empirer mon état et de récupérer au plus vite. Heureusement, j'arrivais encore à m'exprimer de façon audible et à me faire comprendre. Il a bien voulu en effet aller se documenter, c'est ainsi qu'à son retour, j'ai été autorisée à regagner ma cellule, on a placé mon lit à un endroit où je pouvais espérer atteindre les équipements de toilette sans aide constante de l'entourage. Je ne peux pas trop en vouloir à quiconque, il est très difficile de comprendre ma maladie et d'en admettre les symptômes et les manifestations. Ca n'a rien à voir avec la prison!
Quitter le mitard pour la cellule c'était un peu comme retourner dans un palace. Vous pénétrez dans un tunnel, un  minuscule décrochement à gauche juste après l'entrée vous donne accès au coin toilette qui n'a plus du miroir que la trace rectangulaire et l'emplacement noirci d'attaches défuntes, mais qui possède un authentique lavabo dont au moins le robinet d'eau froide fonctionne, une cuvette de WC non fendue, sans lunette ni abattant pour mieux profiter des effluves, son système de nettoyage par jets d'eau actionné au moyen d'un bouton fonctionne au moins une fois sur trois. Viennent perpendiculairement contre les cloisons des casiers en tôle qui ne ferment pas à clé, longent les murs deux lits en fer à sommier à latte qui se font face comportant en tout 3 couchages dont deux superposés, entre eux un passage de 60 cm, au bout de la pièce, juste après les lits, une petite table et ses deux chaises, au-dessus une large étagère destinée à recevoir une télé de location. La fenêtre donne sur la cour et les miradors, à l'opposé de la porte qui ouvre sur le couloir. En plafonnier,  la caméra de videosurveillance avec objectif 360 degré. C'est nettement plus spacieux et confortable que les containers dans lesquels logent certains citoyens chinois.

Je ferme à nouveau les yeux,  me voilà à présent en pleine montagne, au-dessus du refuge de la Soula, un très bel endroit auquel un envoi récent d'Itzia m'a fait penser, les paysages sont magnifiques en ce moment, neige étincelante, sur roches brunes feuilletées, immenses gâteaux marbrés: fondant blanc de sucre glace et zébrures de chocolat, ciel bleu de prusse intense! Je vais marcher lentement, les yeux légèrement baissés pour ne pas risquer l'éblouissement et pour éviter toute chute aux conséquences mortelles, pas de dévissage imprudent... Je vais dormir au refuge jusque vers 7 heures du mat, ensuite j'attendrai l'aube.

 

KNTHMH (chemin dela mandragore 41)
 

 (à suivre)

cette histoire a commencé ici

NB: Ce roman est une oeuvre fictive et rien ne renvoie à des faits ou des personnes existants ou ayant existé