Itzia, 

excuse-moi d'avoir laissé passer du temps pour te répondre, il s'est passé beaucoup d'évènements depuis ta dernière lettre.
(je me suis décidé enfin à boucler cette lettre qui est entrain depuis quelques temps, et  que je remettrai à l'avocat à son passage prochain, j'ignore quand il repassera)

d'abord merci de tout ce que tu m'annonces de beau et de bon, je suis très agréablement surprise de voir combien la solidarité joue en faveur de mes parents, et soulagée que la tempête ait moins ravagé le verger qu'on n'aurait pu le penser! Soulagée aussi qu'on envisage une solution de pérennisation de l'emploi de qui-tu-sais, je suis heureuse que mon "homme" se ressaisisse, et qu'il pense à notre futur, et que tu me le dises parce que je voudrais pas t'affoler ou te faire de la peine, mais souvent je me demande si c'est bien raisonnable qu'il m'attende, le renvoi en appel n'a toujours pas été décidé, et même: si le tribunal civil se montrait encore plus fermé que le militaire, et si j'en prenais pour davantage encore, et si?
tu ne peux pas savoir tous les doutes qui viennent m'assaillir la nuit quand tout est censé dormir! il y a toujours des bruits, on peut pas fermer l'oeil! et toujours de la lumière quelque part, la nuit est jamais noire, et alors on pense, on revoit des trucs, si on a de la chance, on sombre dans un espèce de demi-sommeil, c'est là que tous les doutes arrivent ou toutes les peurs et qu'elles font délirer le cerveau, on sait plus où on en est! parfois je me redresse d'un coup sur mon matelas, et je crie ou je hurle, j'ai vu des "choses" horribles, et en plus souvent je me crois pas en tôle, mais dans la nature ou dans la grange, l'autre à côté se jette sur moi, et me frappe, et me pince "tu vas te taire, tu vas te taire, enfoirée et ça se pique même pas! mais qu'est-ce que ça serait bordel!" et la voilà qui part de son rire mauvais "bien sûr, t'as pas un rond, alors comment t'en aurais, hein?"
Je leur ai expliqué une fois que j'avais pas besoin de ça, que c'était mon cerveau, tout seul, elles m'ont pas cru! j'en ai jamais reparlé.
Comme je n'ai pas de fric de reste, ça me tient automatiquement à l'écart des trafics divers entre entre surveillants et détenues, et des tentatives de racket. Dans mon malheur, c'est une chance et comme j'ai pas de mal à rester sobre! j'ai perdu un bon nombre de kilos, ça oui! mais l'exercice physique me muscle. Je suis sûre que cette séduction cachée est la plus belle.

J'ai la chance que les filles qui sont avec moi dépensent tout leur fric en dope, alors pas moyen de louer une télé, à travers les murs, on entend celle des piaules à côté. Les filles, quand ça leur manque un peu trop, elles vont voir celle qui est dans le couloir. La plupart du temps, elles sont dans leur trip, ou elles font leurs affaires ensemble, ça me regarde pas, ça me gène juste d'être témoin de leurs piquouses et de leurs parties de branlette, mais alors elles me foutent la paix, et je peux écrire ou fermer simplement les yeux et entendre la musique qui joue dans ma tête, j'essaye qu'elle soit le plus harmonieuse et paisible possible. Ou alors je dessine sur le tableau de mes yeux, à l'intérieur de mes paupières, tu sais comme on aimait faire quand on se couchait yeux clos, la tête face au soleil, des dessins géométriques qui s'interpénétraient et se mouvaient comme dans un kaleidoscope. Et puis desfois, je mélange la musique et les dessins, j'ai une véritable séance de VJing! Tu vois, je me laisse jamais abattre. Du moins jusqu'à ce jour.

Parfois elles sont vraiment pénibles, un de leur jeu favori c'est d'essayer de me faire craquer, elles m'emmerdent un max, elles me saoulent de leurs histoires persos, en plus elles voudraient que je sois d'accord avec toutes les salades qu'elles peuvent raconter ou inventer, leurs plans foireux et leurs racontars sur chacune ici! Tu sais elles sont bien plus jeunes que moi, bon je supporte, et je me tais, ça les fait enrager, c'est ma vengeance! Une fois le contraire, c'était vers la mi-février, je sais pas ce qui m'a pris, je me suis mise à hurler et à tenir une note aigüe pendant plus de deux minutes en les regardant droit dans les yeux, oh la panique! seulement les surveillantes ont débarqué dans la cellule et imagine qui a été sanctionné! Au mitard, rien que pour cette connerie! Très spartiate, exigu et isolement complet sans vue sur l'extérieur! Par contre on n'est pas épargné question bruit, ça gueule. Et tiens là j'ai pu voir le toubib, à un moment où je n'allais pas trop mal question santé physique, moral c'est autre chose!

Extrait lettre Hazzel à Itzia (1)

(à suivre 2)

KNTHMH (chemin de la mandragore 30)

 

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