Bien entendu, on avait écrit la bonne nouvelle au puisatier, mais il n'avait pas envoyé de réponse, et comme son retour était proche, personne n'avait pris garde à ce fait.
Il arriva à la fin des vendanges, avec son équipe de gars assoiffés. Ils débarquèrent brusquement à la tombée de la nuit, sur la terrasse, Flo berçait sa fille dans le landeau ancestral capitonné de rose et de neuf, en lui chantant une berceuse arabe "touboura". Son mari,tout interdit, en la saluant, s'approcha de l'enfant un doigt en avant et bredouilla: "C'est, c'est un bébé?"
-Eh bien oui, c'est NOTRE bébé! lança Flo toute fière
-Mais qu'est-ce que c'est?
-Eh bien, Myriam, ta fille!
-Une fille? s'étrangla le puisatier en reculant
-Oui, s'il n'y avait pas de fille ou de femme, il n'y aurait plus d'enfant depuis bien longtemps! répondit Flo en riant, et elle lui tendit l'enfant pour qu'il la prenne au bras.

L'équipe s'était arrêtée à la limite de la terrasse, interdite, chacun se taisait, l'heure était grâve, le patron avait une descendance, une fille...

-Allez, venez boire un coup! lança la mère à la cantonnade.
Rompant les rangs, les équipiers s'avancèrent vers la table. La mère alla chercher des olives, du jambon et du fromage frais, des noix et du pain, et bien entendu des grappes de muscat, provenant d'un rang qu'on avait planté spécialement pour la consommation de table.
Les conversations reprirent, le puisatier observait son enfant:
-C'est vrai quelle est magnifique dit-il enfin.
Il caressa son front, la reposa dans le landeau, et vint embrasser sa femme.
-Je ne savais pas, pourquoi tu ne m'as pas écrit?
-Je t'ai écrit protesta Flo qui comprenait pourquoi aucune réaction n'avait suivi son courrier, la lettre a dû se perdre!
Tu m'as manqué, tu sais! et elle l'embrassa de toutes ses forces, restant un moment collée contre sa poitrine à écouter les battements de son coeur.
-Je vais rester quelques temps, on pourra peut-être aller visiter Florence et mettre en route le deuxième. Mais j'ai faim là, et je suis fatigué, j'ai besoin de bien manger et de me reposer en premier. Y a-t-il de quoi coucher l'équipe avant qu'ils ne repartent chez eux?
-Bien sûr, au-dessus de la grange à foin, et puis on leur offre le tourin à l'ail pour ce soir, avec la grande tournée du paternel, ça te va comme ça?
-Ca me va, c'est bon d'être chez soi, enfin chez toi!
alors comme ça, je suis "papa"! ça m'en fait un coup! j'ai toujours rêvé d'être père, je suis bien heureux que tu aies voulu m'épouser, on en fera plein d'autres, et le plus fort sera puisatier comme son père!
-Ou vigneron comme sa mère!
-Il faudra qu'on aie un "chez-nous" bientôt!
-Tant que tu partiras neuf mois sur douze, où veux-tu que j'aille? C'est ma maison ici, je ne vois pas l'urgence de partir, c'est ma vie la vigne, que ferai-je loin d'elle quand tu ne seras pas là?
-Forer c'est ma vie, je n'envisage pas de changer de boulot, c'est un puisatier que tu as épousé, pas un vigneron!

La mère était arrivée auprès d'eux:
-Allez, allez, à table, le tourin est servi, vous aurez tout le temps de vous chamailler après!
-Je vais mettre la petite au lit, ça fraîchit
-Fais vite, ça va refroidir, ce n'est pas bon, tu le sais!

Flo était partie Myriam au bras, elle était heureuse que son homme soit de retour, cependant le manque d'enthousiasme manifesté devant sa fille avait bléssé sa féminité, et son insistance à vouloir s'installer ailleurs alors qu'il était absent la majeure partie du temps lui paraissait de mauvaise augure, ainsi que cette fatigue, elle avait très bien saisi qu'il voulait qu'elle le laisse tranquille pendant un moment, combien de temps ou de jours? Le temps est court lorsqu'on ne voit son amour que pendant trois mois!

Elle resta songeuse pendant le repas, ça n'était pas son habitude et plus d'un la chahuta pendant le souper.
-Eh! c'est tout l'effet que ça te fait de revoir ton homme?

 

Fleurdatlas

(à suivre...bon week-end à vous!)