C'était un beau grand jeune homme brun, avec une moto.
Il se sentait libre, il pouvait presque défier les lois de la pesanteur.
Il échappait à la pression de l'environnement, une famille, une tribu où l'on se sentait dévoré comme par l'araignée géante au centre de sa toile!

Jumeau rescapé d'un accouchement tragique qui avait coûté la vie à son frère,
Il était lui, et son frère à la fois, parfois il ne savait plus qui, tant d'ombres et d'oppressions s'acharnaient contre leur secret tandem!
Ténébreux, oui, c'est ainsi que le qualifiait sa fratrie, une tendance à la préciosité, au gothisme, au maquillage outrancier qui creusait ses orbites et rendait sa peau pareille à celle d'un cadavre.

Il adorait terroriser ses petites soeurs, ou leurs camarades, déguisé en vampire, des traces de sang à la bouche, il surgissait inopinément de derrière les tentures, grimaçant de douleur.
Il avait choisi le pseudo de Lorenzo pour signer les billets qu'il envoyait aux filles.

C'était un romantique. Il affectionnait les cimetières, les chauves-souris, les chaines, les chemises blanches, les hauts de forme, les grandes capes. Trash Dandy!

C'était également un "humoriste". Il était fondateur d'un cercle de potaches néo-chiromanciens. Dans des chambres closes, assis en rond , mains réunies, on invoquait les esprits, on  tentait de faire tourner les tables et léviter les objets. 

Il en voulait à sa mère surtout de n'avoir jamais fait le deuil de l'autre, de celui qu'il ne connaîtrait jamais, de celui qu'il n'était pas, pas du tout!
Au fond, il était baroudeur, il aurait aimé être un gros dur, un genre de camioneur, de routier, ou alors marin, dans la soute.
Il s'était forgé un destin de biker, il avait réussi à se la payer sa Harley!
Et libre, il filait sur une route de Provence, revenant de Haute Savoie.
Défiant sa mère tremblante à chaque instant  "il est si casse-cou!" c'était son "préféré".

Tout le monde souriait de compassion et de fatalité autour d'elle "Ah la pauvre, c'est qu'Oliver n'était pas son seul enfant, il aurait dû avoir un jumeau! elle a si peur de le perdre!" c'était toujours cette même légende sur les lèvres, le manque de l'absent, la peur de perdre le miraculeux rescapé!

C'est alors qu'en ce début d'après-midi estival de l'an 1992, le téléphone sonna, et qu'elle entendit au bout du fil: "Vous êtes bien madame ***?ici le chef de brigade de  gendarmerie de ***, nous avons une mauvaise nouvelle pour vous et votre famille, asseyez-vous Madame, votre fils Olivier vient d'être hospitalisé, suite à une collision frontale avec un camion sur la route qui mène à Grasse, il est dans un état très grave et...
-Il est mort?
-...
-Il est décédé, c'est ce que vous essayez de me dire? Il est décédé, contre un camion, sur la route de Grasse, comme Coluche en 86?
Il n'est plus vivant, contre un putain de camion?! Mort, mort, c'est ça que vous voulez me dire?
Elle hurlait! elle HURLAIT!!!
-Oui Madame! il n'a pas survécu au choc! Rassurez-vous, il n'a pas eu le temps de souffrir!
-Mais qu'est-ce que vous en savez? Mais qu'est-ce que vous en savez? Bon sang, mon petit! mon tout petit!
Mon Dieu! mais pourquoi, pourquoi Oliver? Pourquoi ce camion? ces camions fous sur cette route de Grasse, mais POURQUOI!
Mais je vais devenir folle! oh, mon tout petit!
-... Calmez-vous Madame, nous ne pensons pas qu'il y ait eu faute, mais personne ne sait à quelle vitesse votre fils roulait!
-Et le camion, lui, à quelle vitesse il roulait? Une enquête, une autopsie, je veux savoir! C'est trop injuste, trop, j'en peux plus, vous ne comprenez pas, j'en peux plus! Son jumeau, et maintenant lui?!
-Oui Madame, je comprends, nous allons vous passer le médecin qui l'a examiné.
-Qui pourra me le rendre? Personne, personne!

Elle s'emmurait dans son désespoir, elle n'en est jamais ressortie.

Oliver, Oliver, où es-tu? Auprès de ton frère? Il y en a un ciel, la-haut? Réponds-moi!
On a oublié le nom du camionneur de ce putain de camion! et le nom du médecin, et les résultats du rapport d'enquête, et cette morgue froide de l'hôpital, et les bouquet de roses blanches et le chant désespéré de tes amis et amies pendant la cérémonie d'obsèques, et le trou, le trou noir de la terre qui t'a avalé!.

Bientôt la toussaint, Oliver! combien d'années avant de vous rejoindre, toi et ton frère? Combien d'anniversaires à blanc?

Combien?

Fleurdatlas 14 Octobre 08

 

(Lorsque je pense à Oliver, mes pensées rejoignent également la mémoire de Coluche, que nous aimions tant - ce texte pour leur rendre hommage à ma façon)